Tous les week-ends du mois de juin, l’association « Attention Chantier ! » projette des films dans les foyers de travailleurs migrants de la région parisienne.
La nuit est encore loin d’être tombée sur le foyer pour travailleurs migrants de la rue Bisson, dans le 20e arrondissement de Paris. Dans la cuisine, une dizaine d’hommes est regroupée autour d’un plat de mafé, prêtant à peine attention à l’animation de la cour intérieure. On y installe une grande toile de cinéma en plein air. « Vous savez ce qu’ils font chez nous ? », demande l’un des cuisiniers, avant de se raviser. « On verra bien tout à l’heure. Venez plutôt manger avec nous. Ça a un goût du pays. »
Pour sa troisième édition, le Festival de cinéma des foyers a su se fondre dans le décor. Tous les week-ends du mois de juin, l’association « Attention Chantier ! » installe ses bobines pour des projections de films et de documentaires africains dans les foyers de migrants de la région parisienne. « L’objectif est double, explique Jonathan Duong, secrétaire de l’association. Il s’agit à la fois de faire sortir le cinéma des salles pour toucher un public qui n’a pas souvent l’occasion d’aller voir des films et d’inciter les habitants des quartiers à rentrer dans les foyers pour partager un repas africain avec leurs occupants. » Ce vendredi-là, la pluie a fait perdre un peu de temps dans l’installation de la projection, mais les nattes sont déjà posées sur le sol pour que les premiers arrivants puissent commencer à s’installer. « Asseyez-vous par terre, insiste l’humoriste franco-ivoirienne Tatiana Rojo venue animer la soirée. Ça fait des fesses dures et musclées… Comme les miennes ! » Le public est varié. Anaïs, 26 ans, a été attirée par une affichette accrochée dans la rue. En posant son verre de jus de gingembre, elle prend sa décision : « Je reste et j’appelle des amis. Ça a vraiment l’air sympa ici. » A une petite table, Jan et Danièle, respectivement 63 et 45 ans, restent un peu plus en retrait. Ils mangent en observant le va-et-vient. « C’était une occasion de passer dans un endroit où on n’entre pas tous les jours, reconnaît Jan. Maintenant, je sais que si je reviens, je serai bien accueilli. »
Combattre les aprioris
Faire tomber les barrières, lutter contre les préjugés. C’est là, le cœur d’action du festival. L’Île-de-France ne compte pas moins de 170 foyers de travailleurs migrants, dont 43 installés dans Paris intra-muros. Ils hébergent près de 100 000 personnes venues en grande partie des pays du Maghreb et d’Afrique subsaharienne. Pourtant, rares sont les Parisiens à connaître la vie des ces foyers dits « SONACOTRA », de l’ancien nom d’un des organismes de gestion des établissements. « En France, beaucoup de gens ont des aprioris sur les foyers de migrants, raconte Adeline Gonin, présidente d’Attention Chantier ! On les voit comme des lieux communautaires, repliés sur eux mêmes. » Au foyer Bisson, pourtant, plusieurs nationalités se côtoient. Les Maliens et les Mauritaniens échangent avec les Sénégalais. On parle le peul, le wolof ou le bambara, mais on se comprend sur tout. « Comme on vient de cultures différentes, on a imposé des règles assez strictes, avance Waguy Coulibaly, délégué du foyer. La base, c’est de respecter la parole des anciens, comme chez nous, et la façon de vivre des gens du quartier. Mais on pâtit aussi d’une mauvaise image parce que les foyers sont plein de malfaçons et qu’à l’extérieur les gens voient que c’est délabré. » Le festival sert donc aussi de caisse de résonance aux occupants du foyer pour expliquer leur lutte pour faire réparer une poignée de porte ou colmater une fuite. Des petites choses qui peuvent aussi faire avancer les grandes. « A un an des présidentielles françaises, reprend Adeline Gonin, nous voulons aussi faire mentir les clichés sur les migrants oisifs et profiteurs. Ici, les gens se battent pour vivre dignement. C’est pour ça que nous avons pris cette année le thème de l’engagement comme fil conducteur des films projetés pendant le festival. C’est un thème fort pour changer les mentalités car très révélateur de l’implication des migrants ici ou là-bas. »
S’engager pour mieux s’intégrer
S’impliquer ici, c’est justement la marotte du délégué Waguy Coulibaly. Étancheur de profession et Sénégalais d’origine, il vit depuis 27 ans dans l’une des petites chambres (10m²) du foyer Bisson. « Je suis membre d’un des conseils de quartier de l’arrondissement. Et aux dernières élections, quand je me suis aperçu que 20 % des résidents du foyer avait la nationalité française, je me suis battu pour qu’ils demandent leur carte d’électeur et aillent voter. Pour moi, c’est essentiel : être migrant, c’est aussi s’engager pour s’intégrer dans le pays qui nous accueille. » Le discours surprend un peu les invités du soir. Simon, 24 ans, étudiant, le reconnaît volontiers : « Pour moi, les gens qui vivent ici avaient bien d’autres préoccupations que de s’impliquer dans la vie locale… Pourtant, à y réfléchir, les travailleurs migrants participent très régulièrement aux manifestations des syndicats. » Plus loin, c’est Mamadou qui en rigole : « Moi, j’ai quitté le foyer il y a quelques mois, mais je continue à venir très souvent. Déjà parce que c’est un bon endroit pour avoir les nouvelles du pays. Mais aussi, parce qu’il se passe plein de choses ici si on veut s’investir pour ne pas rester tout seul : des ateliers d’écriture, des cours d’informatique… C’est bien que d’autres le découvrent. Si ça peut leur donner envie de se joindre à nous, c’est une bonne chose. »
La pénombre entoure désormais la toile blanche tendue pour visionner le film. Les nattes se sont remplies de visiteurs, mais les résidents du foyer Bisson se font attendre. « Beaucoup sont rentrés tard du travail et sont fatigués », justifie Waguy Coulibaly. Pas de quoi décourager les organisateurs du festival. « Vous êtes ici chez vous, lance l’humoriste Tatiana Rojo. Dernier appel, sinon je viens vous chercher. » Des têtes sortent aux fenêtres des chambres. S’impliquer ici et là-bas, c’est ce qu’essaie de faire le réalisateur malien Thiémogo Cissé, dont le docu-fiction « Nee Fee Bemi » inaugure, ce soir-là, les projections. « Nee Fee Bemi, explique-t-il, ça veut dire « C’est où chez moi ? ». Je voulais raconter aux jeunes restés au pays les pièges qu’on rencontre en suivant son rêve de venir s’installer en France. L’immigration, c’est un eldorado. Pourtant, c’est très difficile. Je le sais. C’est mon histoire. » Dans les étages, les lumières s’éteignent tandis que la foule des spectateurs grossit peu à peu. Un jeune garçon se retourne vers une femme assise dans l’assistance. « Ce film, vous savez, c’est aussi un peu mon histoire. »
Tiphaine Réto © Slate Afrique