Des ingénieurs pour une Afrique verte

Des ingénieurs pour l'afrique

Ils sont une cinquantaine à patienter sagement sous le préau. Aujourd’hui est un jour important : celui où l’on attribut à chaque nouvel étudiant un ordinateur portable qu’il utilisera tout au long de sa scolarité. Ce sont les anciens qui se chargent de la distribution. Occupant plus de 100 hectares et doté de 17 millions d’euros de budget annuel, l’Institut international d’ingénierie de l’eau et de l’environnement (2iE) est implanté à Ouagadougou, capitale du Burkina Faso, l’un des pays les plus pauvres de la planète. Plus  de 1200 élèves d’une vingtaine de nationalités africaines se côtoient sur le campus. Ils ont été recrutés sur dossier et, tous les ans, plusieurs Européens candidatent eux aussi pour y suivre un cycle d’étude.

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Grillons grillés

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Bi Kidude, la voix d’un mythe

La chanteuse presque centenaire n’en finit pas de faire passer les rythmes du taarab, la musique traditionnel de Zanzibar, au-delà des frontières. Femme libre et droite, elle est devenue l’un des symboles de l’archipel.

Quand Bi Kidude ne chante pas, elle fume. Assise sur une natte dans la pénombre de sa  petite maison d’un quartier périphérique de Stone Town, elle sort de son soutien-gorge un minuscule briquet vert. La première cigarette n’a pas fini de se consumer que Bi Kidude en allume une autre avant de se mettre à raconter. Car quand Bi Kidude fume, elle parle. Elle parle de sa vie, longue et sinueuse comme les traits de son visage. « J’ai rencontré la reine Elizabeth vous savez. Et puis j’ai chanté à Paris. Et j’ai vécu sur le continent, au Tanganyika. »

Bi Kidude, de son vrai nom Fatuma Binti Baraka, est loin d’être la « petite chose » que son surnom désigne en swahili. A Zanzibar où elle est née, elle est aujourd’hui considérée comme la reine du taarab, la musique traditionnelle de l’archipel. Elle est aussi celle qui, sans complexe, bouscule les traditions. « J’ai commencé la musique à 10 ans, grâce à mon cousin. Il m’initiait au taarab en attendant le poisson dans sa barque. Puis quelques années plus tard, je suis allée à la rencontre de Sinti Binti Saad. » Cette femme qui, dans les années 1930, a réussi à se faire un nom dans le milieu très masculin du taarab. « A l’époque, elle montait sur scène cachée sous un voile, se souvient Bi Kidude. Beaucoup disait que c’était parce qu’elle était laide comme un singe. Je peux vous affirmer, moi, que c’était faux : elle était belle et ne faisait que respecter la tradition. » La chanteuse se redresse sur sa natte et réajuste son vêtement. « Moi aussi, je respecte la tradition, mais je refuse d’être voilée. » Et qui pourrait imposer quoi que ce soit à Bi Kidude, une femme qui fume, qui boit de la bière et qui a divorcé deux fois dans un pays à 95 % musulman ?

« On ne sait pas quand elle est née »

Bi Kidudé vit sa vie comme elle l’entend et ne laisse personne percer les mystères de son existence. Le réalisateur britannique Andy Jones en sait quelque chose, lui qui, pour les besoins de son documentaire « As old as my tongue », a suivi l’artiste pendant trois ans d’un bout à l’autre de la planète : « On ne sait pas quand elle est née, ni ce qu’elle a fait exactement de sa vie. Elle change de version à chaque interlocuteur. On peut juste affirmer qu’elle est née avant 1915 et qu’elle a vécu quelques années en dehors de l’archipel. »

Quelques rares éléments, pourtant, reviennent d’un récit à l’autre : née d’un père vendeur de noix de coco dans le Zanzibar colonial, Fatuma aurait très jeune été reconnue par les musiciens locaux pour sa voix au grain si particulier. Mariée de force à 13 ans, elle quitte sa famille pour le continent. C’est là qu’elle rencontre Sinti Binti Saad et que, sous sa protection, elle commence à chanter dans toute l’Afrique de l’Est. On dit aussi qu’elle aurait traversé la Tanzanie à pied pour fuir son second mari avant de rentrer s’installer à Stone Town dans les années 1940.

Guérisseuse et initiatrice

Autant de bribes qui entourent l’existence de Bi Kidude d’un voile quasi-mythique sur son île d’origine. Une aura renforcée en 2005 par sa récompense au prix Womex pour sa contribution à l’essor de la culture et de la musique d’Afrique de l’Est. Désormais, quand Bi Kidude monte sur scène, jeunes et moins jeunes partagent la même ferveur pour la chanteuse. « Mais c’est aussi parce que c’est une guérisseuse bien connue pour son implication dans « l’Unyago », précise Andy Jones. Depuis toujours, elle anime les cérémonies de ce rite initiatique qui marque le passage des jeunes filles à l’âge adulte. » Sur ce fait par contre, la chanteuse parle peu. Elle consent seulement cette phrase : « avec la danse et le chant, j’essaie d’apprendre aux futures mariées comment conserver leur mari en se faisant respecter. » Puis, d’un haussement d’épaule, sa petite silhouette se déploie en direction des percussions posées dans un coin de la pièce. Elle s’assoit soudain, mi amusée, mi indignée avant de poursuivre en frappant la peau d’un instrument: « Je leur explique aussi qu’on ne porte ni mini-jupe, ni t-shirt qui font voir le ventre. Vous vous imaginez si moi je me promenais dans la rue en montrant mon ventre ? »

Bi Kidude a fini de fumer. Elle cesse aussi de parler. Mais dans les rythmes du taarab, elle continue de raconter. Elle chante une île épicée où une « petite chose » a pu devenir une grande dame.

Delphine Barrais et Tiphaine Réto © Slateafrique.com

Un ciné dans les foyers

Tous les week-ends du mois de juin, l’association « Attention Chantier ! » projette des films dans les foyers de travailleurs migrants de la région parisienne.

La nuit est encore loin d’être tombée sur le foyer pour travailleurs migrants de la rue Bisson, dans le 20e arrondissement de Paris. Dans la cuisine, une dizaine d’hommes est regroupée autour d’un plat de mafé, prêtant à peine attention à l’animation de la cour intérieure. On y installe une grande toile de cinéma en plein air. « Vous savez ce qu’ils font chez nous ? », demande l’un des cuisiniers, avant de se raviser. « On verra bien tout à l’heure. Venez plutôt manger avec nous. Ça a un goût du pays. »

Pour sa troisième édition, le Festival de cinéma des foyers a su se fondre dans le décor. Tous les week-ends du mois de juin, l’association « Attention Chantier ! » installe ses bobines pour des projections de films et de documentaires africains dans les foyers de migrants de la région parisienne. « L’objectif est double, explique Jonathan Duong, secrétaire de l’association. Il s’agit à la fois de faire sortir le cinéma des salles pour toucher un public qui n’a pas souvent l’occasion d’aller voir des films et d’inciter les habitants des quartiers à rentrer dans les foyers pour partager un repas africain avec leurs occupants. » Ce vendredi-là, la pluie a fait perdre un peu de temps dans l’installation de la projection, mais les nattes sont déjà posées sur le sol pour que les premiers arrivants puissent commencer à s’installer. « Asseyez-vous par terre, insiste l’humoriste franco-ivoirienne Tatiana Rojo venue animer la soirée. Ça fait des fesses dures et musclées… Comme les miennes ! » Le public est varié. Anaïs, 26 ans, a été attirée par une affichette accrochée dans la rue. En posant son verre de jus de gingembre, elle prend sa décision : « Je reste et j’appelle des amis. Ça a vraiment l’air sympa ici. » A une petite table, Jan et Danièle, respectivement 63 et 45 ans, restent un peu plus en retrait. Ils mangent en observant le va-et-vient. « C’était une occasion de passer dans un endroit où on n’entre pas tous les jours, reconnaît Jan. Maintenant, je sais que si je reviens, je serai bien accueilli. »

Combattre les aprioris

Faire tomber les barrières, lutter contre les préjugés. C’est là, le cœur d’action du festival. L’Île-de-France ne compte pas moins de 170 foyers de travailleurs migrants, dont 43 installés dans Paris intra-muros. Ils hébergent près de 100 000 personnes venues en grande partie des pays du Maghreb et d’Afrique subsaharienne. Pourtant, rares sont les Parisiens à connaître la vie des ces foyers dits « SONACOTRA », de l’ancien nom d’un des organismes de gestion des établissements. « En France, beaucoup de gens ont des aprioris sur les foyers de migrants, raconte Adeline Gonin, présidente d’Attention Chantier ! On les voit comme des lieux communautaires, repliés sur eux mêmes. » Au foyer Bisson, pourtant, plusieurs nationalités se côtoient. Les Maliens et les Mauritaniens échangent avec les Sénégalais. On parle le peul, le wolof ou le bambara, mais on se comprend sur tout. « Comme on vient de cultures différentes, on a imposé des règles assez strictes, avance Waguy Coulibaly, délégué du foyer. La base, c’est de respecter la parole des anciens, comme chez nous, et la façon de vivre des gens du quartier. Mais on pâtit aussi d’une mauvaise image parce que les foyers sont plein de malfaçons et qu’à l’extérieur les gens voient que c’est délabré. » Le festival sert donc aussi de caisse de résonance aux occupants du foyer pour expliquer leur lutte pour faire réparer une poignée de porte ou colmater une fuite. Des petites choses qui peuvent aussi faire avancer les grandes. « A un an des présidentielles françaises, reprend Adeline Gonin, nous voulons aussi faire mentir les clichés sur les migrants oisifs et profiteurs. Ici, les gens se battent pour vivre dignement. C’est pour ça que nous avons pris cette année le thème de l’engagement comme fil conducteur des films projetés pendant le festival. C’est un thème fort pour changer les mentalités car très révélateur de l’implication des migrants ici ou là-bas. »

S’engager pour mieux s’intégrer

S’impliquer ici, c’est justement la marotte du délégué Waguy Coulibaly. Étancheur de profession et Sénégalais d’origine, il vit depuis 27 ans dans l’une des petites chambres (10m²) du foyer Bisson. « Je suis membre d’un des conseils de quartier de l’arrondissement. Et aux dernières élections, quand je me suis aperçu que 20 % des résidents du foyer avait la nationalité française, je me suis battu pour qu’ils demandent leur carte d’électeur et aillent voter. Pour moi, c’est essentiel : être migrant, c’est aussi s’engager pour s’intégrer dans le pays qui nous accueille. » Le discours surprend un peu les invités du soir. Simon, 24 ans, étudiant, le reconnaît volontiers : « Pour moi, les gens qui vivent ici avaient bien d’autres préoccupations que de s’impliquer dans la vie locale… Pourtant, à y réfléchir, les travailleurs migrants participent très régulièrement aux manifestations des syndicats. » Plus loin, c’est Mamadou qui en rigole : « Moi, j’ai quitté le foyer il y a quelques mois, mais je continue à venir très souvent. Déjà parce que c’est un bon endroit pour avoir les nouvelles du pays. Mais aussi, parce qu’il se passe plein de choses ici si on veut s’investir pour ne pas rester tout seul : des ateliers d’écriture, des cours d’informatique… C’est bien que d’autres le découvrent. Si ça peut leur donner envie de se joindre à nous, c’est une bonne chose. »

La pénombre entoure désormais la toile blanche tendue pour visionner le film. Les nattes se sont remplies de visiteurs, mais les résidents du foyer Bisson se font attendre. « Beaucoup sont rentrés tard du travail et sont fatigués », justifie Waguy Coulibaly. Pas de quoi décourager les organisateurs du festival. « Vous êtes ici chez vous, lance l’humoriste Tatiana Rojo. Dernier appel, sinon je viens vous chercher. » Des têtes sortent aux fenêtres des chambres. S’impliquer ici et là-bas, c’est ce qu’essaie de faire le réalisateur malien Thiémogo Cissé, dont le docu-fiction « Nee Fee Bemi » inaugure, ce soir-là, les projections. « Nee Fee Bemi, explique-t-il, ça veut dire « C’est où chez moi ? ». Je voulais raconter aux jeunes restés au pays les pièges qu’on rencontre en suivant son rêve de venir s’installer en France. L’immigration, c’est un eldorado. Pourtant, c’est très difficile. Je le sais. C’est mon histoire. » Dans les étages, les lumières s’éteignent tandis que la foule des spectateurs grossit peu à peu. Un jeune garçon se retourne vers une femme assise dans l’assistance. « Ce film, vous savez, c’est aussi un peu mon histoire. »

Tiphaine Réto © Slate Afrique

Elles font de Ouaga la ville la plus propre d’Afrique

C’est le petit matin sur Kwame n’Kruma, la principale avenue de Ouagadougou. Les voitures sont rares. Elles dérangent à peine une femme vêtue de vert qui, depuis plus d’une heure, balaie la chaussée. Une tâche ingrate et dangereuse, mais Sawadra Abidou, la quarantaine, ne s’en plaint pas bien au contraire. « Avant de faire ça, je devais vendre des graviers ramassés dans la rue car mon petit commerce ne suffisait pas à faire vivre ma famille. A force, je n’avais plus d’ongles. Je suis heureuse que cette vie soit derrière moi », rapporte la balayeuse. Ce matin-là, Sawadra et ses 2000 collègues ont été affectées par petits groupes aux quatre coins de la ville. Ensemble, elles appartiennent aux brigades vertes, cette « armée » de blouses couleur émeraude constituée par le maire Simon Compaoré pour s’attaquer à la saleté tenace de la capitale burkinabè. Traitées au départ de « sorcières » par les Ouagalais qui ne comprenaient pas l’utilité de leur travail, leurs silhouettes se sont peu à peu imposées sur les abords des voies goudronnées. « Les balayeuses prennent leur service chaque lundi et jeudi de 6h à 13h et touchent 1500 francs CFA par demi-journée de travail (soit environ 18 € par mois, le salaire local de base s’élevant à 45 €). Depuis son lancement, cette initiative a fait beaucoup d’émules. Les effectifs ont été multipliés par cent en quinze ans » se satisfait Sidi Mahamadou Cissé, le directeur de la propreté. L’argent que lui verse la mairie ne constitue pour elle qu’un revenu d’appoint, mais Sawadra s’en réjouit : « J’ai pu mettre mes enfants à l’école pour qu’ils apprennent à lire et à compter. »

La carotte et le bâton

Sur l’avenue Kwame N’Kruma, la circulation s’est intensifiée et les gaz d’échappement se mêlent désormais à la poussière blanche portée par les vents du désert. La mère de famille n’y prend pas garde. Elle s’applique dans sa mission car elle sait que la municipalité reste très vigilante sur la qualité du travail de ses balayeuses. Et pour cause : c’est l’image de la ville qui est en jeu. Après avoir remporté trois concours internationaux de propreté, Ouagadougou est aujourd’hui considérée comme la ville la plus propre d’Afrique. Aussi, la discipline régnant dans chaque brigade est quasi militaire. « A chaque service, c’est le même rituel, raconte Sawadra. La responsable fait d’abord l’appel, puis rapporte les absences. » Chaque fait et geste est scruté, noté. Le compte rendu remonte ensuite aux services municipaux qui jugent les fautes et évaluent le degré de sanction approprié pouvant aller jusqu’à la retenue sur salaire, voire l’exclusion. « Des femmes ont été punies car elles préféraient utiliser la balayette africaine traditionnelle plutôt que le balai plus approprié au nettoyage des voies de circulation, affirme Dieudonné Kaboré, agent de contrôle. » A l’hôtel de ville de Ouaga, on joue de la carotte mais aussi du bâton…

Au-delà du salaire, le respect des règles est important car il permet de décrocher des promotions : « Les plus méritantes d’entre nous sont parfois nommées à la décharge, explique Sawadra. Là-bas, on travaille cinq à six jours par semaine pour recycler les déchets plastiques. » Un métier plus respectable et moins précaire. En somme, la conquête d’un statut social à part entière.

Bidons recyclés en kits scolaires

Depuis le centre-ville, gagner la décharge prend une vingtaine de minutes en mobylette. C’est là que se rend chaque matin Marguerite Kaboré devenue il y a six ans responsable de l’unité de retraitement des déchets plastiques composée de trente anciennes balayeuses. « Quel âge avez-vous ? » lance-t-elle tout de go dans un large sourire. « Moi, j’ai 36 ans, vous êtes mon petit frère et ma petite soeur ». Belle femme au regard déterminé, Marguerite a peu à peu retrouvé de l’assurance. Elle plaisante facilement et explique volontiers le rôle de son équipe. « Nous réceptionnons chaque mois 4 à 5 tonnes de plastique rapportées par les transporteurs agréés et par les chiffonniers que nous rémunérons entre 25 et 100 francs le kilo. » Bouteilles, sachets, bidons et PVC sont ensuite triés par couleur, lavés, puis transformés en granulés revendus en bout de chaîne aux entreprises. « Cette nouvelle matière plastique servira à la production de kits scolaires, de pavements et de tubes pour l’industrie », énumère Marguerite, fière de participer à l’amélioration du cadre de vie commun.

L’an dernier, les anciennes balayeuses ont réalisé un chiffre d’affaires de 15 millions de francs CFA, soit 23 000 euros, au profit de la mairie de Ouagadougou. Un résultat qui devrait logiquement progresser, tout comme la taille de l’unité de retraitement, tant la production de déchets de la capitale demeure exponentielle du fait de l’accroissement démographique. Une perspective qui comble déjà Marguerite : « Au Burkina, il n’est pas évident pour une fille de faire des études et nous dépendons souvent de nos maris. Pour moi comme pour les autres, ce travail c’est aussi une chance inespérée de gagner un peu de liberté. » Sur l’avenue Kwame N’Kruma, Sawadra, balai à la main, se dit qu’un jour peut-être son tour viendra.

Sébastien TRANCHANT et Tiphaine RETO © OuestFrance

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Le Beverley, cinéma ParadiXo

Société. La dernière salle de cinéma porno de Paris entame doucement sa reconversion.

La Scala, le Méry ou encore Le Capri… Sur une affichette écrite à la main, les noms s’égrènent en longueur pour résister à l’usure du temps. « C’est la liste des cinés pornos en 1975. A l’époque, on était une centaine. » Maurice, 69 ans -« le plus bel âge évidemment »- est l’indéboulonnable propriétaire du Beverley, ultime salle obscure à projeter dans Paris des films X. « Je suis arrivé ici il y a 28 ans, pour un remplacement. Je ne suis plus reparti. » Le coup de foudre fut immédiat : « J’ai retrouvé l’atmosphère des bistrots de quartier, où on refaisait le monde autour d’un verre. Sauf que, ici, c’est autour du cul qu’on discute. »

« Au Beverley, on est des cinéphiles »

« Ne pensez surtout pas que c’est un repère de pervers, prévient Benjamin, client, ami et grand bavard du Beverley. C’est Monsieur Tout le monde qui vient. Parfois Madame aussi… Mais plus rarement. » Il montre du doigt l’énorme Super Lumi-X qui projette chaque semaine, de 11h à 23h, les bobines des films en 35 mm. Des collectors tels que les « Lolos de la pompiste » ou « L’avocate n’a pas de culotte ». « Je ne regarde jamais les chaînes X à la télé, reprend Benjamin. Ce qui y passe est moche. Au Beverley, on est des cinéphiles. » Maurice, pourtant, a dû élargir sa gamme de projection. Une semaine sur deux, il passe des films numériques. « Ca a beaucoup changé, remarque-t-il. Avant, dans les films pornos, on voyait des femmes à poil. Maintenant on voit des femmes sans poil. »

Un monsieur au dos courbé par les décennies s’approche de la caisse : « C’est toujours du porno que vous projetez ici ? » La clientèle est hétéroclite. « On a beaucoup d’étrangers à venir par curiosité. Mais on a aussi des veufs et des handicapés ». Pour Maurice, aucun doute : « les douze euros de l’entrée devraient être remboursés par la Sécu. Où vont aller ces gens quand le ciné va fermer ? »

En trois ans, le Beverley a perdu la moitié de sa fréquentation. « Mais les taxes, elles, n’ont pas baissées », se désole Maurice. Pour entamer la reconversion de la salle, il accueille désormais, chaque vendredi, des humoristes. Benjamin se fait déjà une raison : « C’est tant pis pour les jeunes. Mais quand le Beverley va disparaître, c’est un peu du patrimoine de l’humanité qui va partir. »

Tiphaine Réto © 20Minutes-Grand Paris
Classé X

« Autrefois, on pouvait voir Blanche Neige et Les lolos de la pompiste dans le même cinéma, se souvient Maurice. On ne parlait d’ailleurs pas de porno, mais de films pour adulte. C’est la loi sur le X qui a tout changé. » Adoptée en octobre 1975, cette loi, toujours en vigueur, taxe à 16,08 % les billets des films pour adulte (contre 10,72 % pour les autres films) et prive de subvention les salles qui les diffusent. Le classement X est attribué par une commission du ministère de la culture. Il est à différencié de l’interdiction aux moins de 18 ans, qui n’est pas assortie des mêmes contraintes légales.

Laos. Viandes de grillons

A Ouagadougou, une armée de femmes s’attaque à la pollution

Le ciel, ce matin-là, est blanc poussière. Comme souvent à Ouagadougou les mois de l’harmattan. L’incessante circulation des deux roues de la capitale burkinabè n’est pas encore à son comble. Il est à peine 7h et depuis une heure déjà, Sawadra Abidou joue de son balais sur la chaussée. «Je viens nettoyer deux matinées par semaine», raconte la vieille femme avant de réajuster sa blouse couleur d’émeraude. Un uniforme qui l’identifie à coup sûr: Sawadra appartient aux brigades vertes. Une armée de 2.000 femmes qui nettoie les 320 km de rues goudronnées de la ville.

Balayer plutôt que raviner

«Ici, on les appelle les femmes de Simon, glisse malicieusement un passant. Du nom du maire, Simon Compaore.» C’est lui qui a mis en place ce service de nettoyage en 1995. «Ces femmes faisaient parties des plus pauvres, rappelle Sidi Mahamadou Cissé, adjoint au maire en charge de la propreté de la ville. Elles ravinaient les sols pour revendre les graviers sur le marché: c’était catastrophique au moment des inondations. Pour qu’elles arrêtent, on leur a proposé de les payer à nettoyer les rues.»

Les débuts ont été difficiles. «Les habitants ne voyaient pas l’intérêt de ce travail, concède Dieudonné Caboré, contrôleur auprès des brigades vertes. Les femmes étaient même traitées de sorcières.» Aujourd’hui, pas un Ouagalais ne remettrait en cause le mérite des balayeuses. A trois reprises, elles ont permis à la ville de remporter des prix internationaux et sa propreté est désormais reconnue sur tout le continent.

Chaque travailleuse reçoit 18 euros par mois

Une satisfaction pour la mairie. «Mais pour nous la question de la propreté est d’abord une affaire sociale, reprend Sidi Mahamadou Cissé. Notre réussite est de lutter contre la pauvreté en donnant un travail d’appoint à ces femmes.» Chaque balayeuse reçoit 1.500 francs CFA par matinée de travail, soit 18 euros par mois. C’est peu, comparé aux risques encourus à balayer au milieu de la circulation, mais pour Sawadra, c’est déjà beaucoup. «C’est un complément qui me permet de payer la scolarité des enfants.»

C’est surtout l’espoir d’un avenir meilleur. A quelques kilomètres de là, les mêmes blouses vertes se détachent d’un océan de détritus. Ouvert en 2005, le centre d’enfouissement des déchets de Ouagadougou est encore flambant neuf. La quasi totalité des 300.000 tonnes de déchets annuels des habitants de la capitale y est réceptionnée et triée. 6% d’entre eux sont même recyclés… par les femmes de Simon.

«Les balayeuses les plus méritantes sont embauchées pour transformer les plastiques en kits scolaires, chaises ou pavés pour la chaussée, précise Justin Compaore, responsable du centre. Grâce à elles, la décharge réalise un chiffre d’affaires de 23.000 euros.» 45 femmes y travaillent pour un salaire mensuel de 30.000 francs CFA (45 euros). Une promotion inespérée pour Marguerite: «En Afrique, les filles font rarement des études. Nous dépendons de nos maris.» Les deux mains dans un tas de bouteille en plastique, elle souffle, fièrement: «Ce travail, c’est aussi un début de liberté.»

Tiphaine Réto et Sébastien Tranchant © 20Minutes

La beauté malgré la précarité

«J’aurais bien aimé que ça boucle derrière. » Saliha fait la fine bouche. Mais son sourire qui se reflète à l’infini dans les longs miroirs du salon ne trompe personne. « Je savoure. J’ai peu de moyens et ce n’est pas tous les jours que je peux me faire faire une beauté comme ici. » « Ici », c’est le salon de l’association Joséphine pour la beauté des femmes. Un espace élégant et coloré installé depuis le 8 mars dernier dans le quartier de la Goutte d’or (18e). Son principe : offrir aux femmes les plus démunies un moment de bien-être. Coiffure, maquillage, soin des ongles, épilation ou conseil vestimentaire… Pour 3 €, tout est permis. Le salon prête même des vêtements pour un entretien d’embauche ou un rendez-vous galant. « La réinsertion n’est pas que professionnelle, explique Lucia Iraci, présidente de l’association. Elle passe aussi par la confiance en son image. »

« Pas d’apitoiement »
Car le fard, ici, sert avant tout à poser son masque. L’association accompagne au plus près les femmes qui se tournent vers elle. Dans le fond du salon, Koura Keita, l’assistante sociale, reçoit ces femmes. « Face à la pauvreté, aux violences physiques ou morales, j’essaie d’analyser ce dont chacune a besoin pour l’orienter vers les services adéquats. » Pour elle, le travail de l’association est avant tout d’utilité sociale : « Plus pauvres que les hommes, les femmes sont beaucoup moins aidées. Elles pensent d’abord à leur famille, mais prennent rarement un moment pour elles. » Souffler, discuter, se faire chouchouter pour repartir la tête haute. Lucia Iraci sait que l’idée fonctionne. Coiffeuse de renom, elle accueillait déjà, une fois par mois, ces femmes en difficulté dans son chic salon du 6e arrondissement. « Il n’est pas question d’apitoiement ou d’assistanat. Beaucoup sont revenues après avoir trouvé un emploi. Ce sont elles qui, bien dans leur peau, se prennent en main. » Saliha acquiesce en remuant ses mè-ches dorées. « ça ne sert peut-être à rien d’être belle… Mais ça fait tellement de bien. »

Tiphaine Réto © 20Minutes-Grand Paris

Cambodge : jongler avec les maux

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