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Cachan : les « Milles » expulsés, certains résistent

Vendredi, août 18th, 2006

Après trois ans d’occupation, le squat géant du Val-de-Marne a été évacué, hier. 508 personnes ont été expulsées. 49 sans-papiers ont été interpellés.

Attendre. Au milieu des sacs, des valises mal fermées et des affaires entassées. Attendre. Les habitants du « plus grand squat de France », à Cachan, ne faisaient plus que ça. La nuit de mercredi à jeudi n’avait été qu’une longue veillée. Associations et squatters sentaient venir le délogement. Passé 7 h, hier, chacun pensait le coup passé. « Ils ont attendu que les hommes partent au travail pour en profiter. » Sindou Fofana est demandeur d’asile, comme les deux tiers des sans-papiers du bâtiment. Il ne craignait plus l’expulsion pour ce matin.

Pourtant, vers 9 h, ce jeudi, près de mille personnes – CRS, policiers, pompiers et personnels de la Croix-Rouge – encerclent puis investissent le bâtiment pour une évacuation dans le calme. Les rues adjacentes sont bloquées. La ville de la banlieue sud se met en état de siège. Et attend, elle aussi.

Pour les compter, les policiers enferment les résidents dans leur logement. 300 ex-chambres étudiantes de neuf mètres carrés, dans cette barre vétuste de cinq étages. Certains vivent là depuis trois ans, confinés jusqu’à cinq personnes par pièce.

Un à un, les « Mille » commencent à quitter les chambres, passent les barrières et se font enregistrer auprès des postes de la Croix-Rouge. Contrôles d’identités. Ceux en situation régulière sont invités à monter à bord d’autocars pour être emmenés dans des hôtels. Les autres risquent la reconduite aux frontières.

Amiante et risque d’incendie

Le 14 avril 2004, le tribunal administratif de Melun avait ordonné l’évacuation des lieux. Le bâtiment F de la cité universitaire de Cachan était insalubre. Mais, depuis décembre 2004, l’opération patinait. Les négociations avaient repris en janvier 2006, avec l’arrivée d’un nouveau préfet, Bernard Tomasini. Aucun accord n’avait été trouvé. C’est finalement le recteur de l’académie de Créteil, propriétaire des lieux par l’intermédiaire du Centre régional des oeuvres universitaire (Crous), qui a pris la décision. Pour des raisons de sécurité. Le préfet insiste aussi « sur un risque majeur » en matière de sécurité incendie et sanitaire pesant sur le bâtiment amianté.

Mais squatters et associations refusent l’argument. Dans l’après-midi, le ton monte à Cachan. On attend toujours. D’un côté ou de l’autre de la barrière. Car, à l’intérieur du bâtiment, des femmes et des enfants n’ont pas tous évacué les lieux. Des jets de bouteilles et de barres de céréales, distribuées par la Croix-Rouge, traversent les fenêtres. Quelques cris. Dehors, la foule scande sa solidarité. Et le mot est lâché : « Ce n’est pas une évacuation. C’est une rafle », s’emporte Stéphane Colaneaux, porte-parole du Parti communiste du Val-de-Marne.

Quatre premiers cars sont partis avant que le processus ne s’enraye. Fin d’après-midi, plus personne ne veut monter dans les bus. « Ils nous proposent d’aller à l’hôtel, mais on sera viré dans quelques jours et il faudra trouver un autre toit », s’inquiète Mamadou, un Malien de 41 ans.

Dans la soirée, 49 personnes en situation irrégulière avaient été interpellées. Une centaine de squatters refusaient de s’éloigner des bâtiments. « C’est honteux d’être traités ainsi, lance Fidèle Nitiema, délégué des habitants. On ne bougera pas tant que l’on ne nous proposera pas de régularisation et une solution valable de logement. » Sous la pluie battante, un campement était monté près des lieux d’évacuation. Pour ceux qui, encore une fois, étaient bien décidés à attendre.

Tiphaine RETO © Ouest France

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A Cachan, 1000 sans-papiers dans un squat

Mercredi, août 2nd, 2006
Une barre de cinq étages au coeur d’une cité universitaire du Val-de-Marne. C’est là que vivent près de mille personnes, la plupart sans papiers. Lundi soir, c’était portes ouvertes dans le squat…

CACHAN (de notre envoyée spéciale). ¯ Dans le hall du bâtiment, la musique fait vibrer les murs au béton abîmé. Sur la piste, improvisée dans l’entrée de l’immeuble, les femmes en boubou dansent un zouk ivoirien. Il est près de minuit, mais les enfants sont aussi de la partie. Les hommes, eux, sont à l’entrée. Ils discutent, fument quelques cigarettes et accueillent les nouveaux venus, des visiteurs d’un soir. « Le plus grand squat de France » fait portes ouvertes. « Nous voulions que les gens, de Cachan et d’ailleurs, voient dans quelles conditions nous vivons », annonce Soumahoro Issoufou. Arrivé de Côte d’Ivoire, il habite le 4e étage de l’immeuble depuis un an et demi. « Il faut rentrer, clame-t-il. Il faut voir ça. »Il faut rentrer, donc. Passé le hall, la musique devient moins assourdissante, la foule moins dense. Une porte s’ouvre, laissant entre-apercevoir un ancien hangar à vélos. Large comme un couloir, pas beaucoup plus grand non plus. Assita en sort. Elle remue quelques nems dans une friteuse. Elle s’excuse : elle comprend mal le français. Ses quatre enfants sont couchés sur des matelas à même le sol. Elle ne veut pas les déranger en montrant son « appartement ».

Odeurs de friture et relents d’urine

Au premier étage, c’est Bougouni qui entame la visite. « Bougouni, c’est pas mon vrai nom. C’est le nom du village où sont restés mes parents, dans l’est du Mali. » Il marche très vite sur la longueur infinie des couloirs. Par endroits, les dalles de lino coloré se sont détachées du sol. II évite quelques trous, des bouteilles d’eau vides et des jouets d’enfants. « Là, ce sont les toilettes qu’on ne peut plus utiliser. » À même le mur, près d’une porte défoncée, un tag : « Pas de pipi ici. » Trois gamins disparaissent en riant derrière un mur couvert d’inscriptions à la bombe et d’autocollants. Aux odeurs de friture se mêlent des relents d’urine. Une porte, elle aussi presque sortie de ses gonds : « Ici, ce sont les toilettes pour se laver. » Les occupants des chambres qui font face ont façonné de petites digues avec des détritus. « Contre les fuites. Les salles de bains inondent de temps en temps. »

Bougouni s’arrête pour saluer des voisins, puis presse le pas en grimpant les étages. « Il y a près de 300 chambres, je crois. On y vit par famille ou entre amis. On se serre un peu. On se débrouille. » Sur la coursive extérieure, les bouts incandescents de deux cigarettes font des taches rougeâtres dans la nuit. « Ces deux hommes qui fument, ce sont les responsables du 3e étage. » La vie en collectivité s’est organisée depuis les débuts du squat. « Ce sont eux qui répartissent les tâches ménagères ou qui attribuent les places dans les appartements. Ils animent aussi les réunions qu’on organise. »

Le jeune homme redescend les escaliers, chassant quelques moustiques sur son passage. « Tu vois, à chaque étage, c’est pareil. De la misère et de la galère. » De retour au premier niveau, il glisse sa clé dans un verrou. « Ici, c’est chez moi. Nous ne sommes plus que trois, mais il y a quelques semaines encore, on se partageait l’espace à cinq. » La chambre, encombrées d’objets, ne dépasse pas les neuf mètres carrés. Pas de lit, juste des matelas. Bougouni dort sous une table, près de la fenêtre. Loin de l’évier qui fuit. « J’ai 25 ans, lâche-t-il, dépité. Tu crois qu’à 25 ans, on rêve de vivre comme ça ? Mon seul rêve, c’est de retourner au Mali. Je m’en fiche maintenant que la police m’attrape et m’expulse. »

Syllacheikna est entré sans bruit dans la pièce. Il vit dans la chambre d’en face. Il intervient : « Rentrer au pays ? Là-bas, c’est comme ici. On n’a plus de vie. »

Tiphaine RÉTO © Ouest France

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