
La radio généraliste de service public est une des seules à poursuivre le direct la nuit. Un parti pris pour prendre le temps de la liberté et de la confidence.
Minuit quarante-cinq, sur les bords de Seine. « Allô la planète », l’émission interactive et internationale d’Eric Lange, s’achève entre Shanghaï et Hanoï. Là-bas, le jour naît. Ici, c’est la nuit. Dans les couloirs de France Inter, les bureaux se sont vidés depuis longtemps, mais on y décèle encore de l’activité. Car Inter est une des seules stations à proposer des programmes en direct d’un bord à l’autre du jour. De une heure à cinq heures, la nuit durant, deux Serge prennent les rênes de « Sous les étoiles exactement » : au micro, Serge Levaillant ; aux manettes, Serge Gandon, son réalisateur.
En studio, la lumière tamisée rappelle l’heure avancée, mais l’énergie du direct reste tangible. Une obligation, pour le producteur de l’émission. « Les gens qui écoutent n’ont pas envie qu’on leur rappelle qu’ils ne dorment pas, explique Serge Levaillant. D’autant qu’aujourd’hui, parler d’une émission « de nuit », ça ne veut plus rien dire. » Il réajuste ses lunettes sur le dessus de son crâne. « Quand j’ai commencé, je parlais pour les boulangers et les éboueurs. Aujourd’hui, il y a plus de 400 métiers de nuit. Sans compter Internet, qui permet à des familles de nous écouter en déjeunant, aux Etats-Unis. » Impossible, en fait, de connaître la part d’audience des émissions de nuit, puisque Médiamétrie arrête ses baromètres entre minuit et cinq heures. « On estime nos auditeurs à quelques dizaines de milliers sur cette tranche horaire, avance Frédéric Schlesinger, directeur de France Inter. Mais à cette heure-là, la part d’audience importe peu. »
Il est 1h30 et le chanteur Louis entame quelques morceaux live. Chaque année, près de 650 artistes défilent dans le studio pour la première heure de l’émission. « C’est important d’avoir toujours du direct sur les ondes, affirme Serge Gandon. Cette présence est aussi la mission du service public. » Une mission revendiquée par la direction. « Etre-là la nuit fait partie de l’histoire de France Inter, rappelle Frédéric Schlesinger. Ca fait plus d’une décennie que « Sous les étoiles exactement » est installée sur les ondes, et il n’est pas question de changer. »
A deux heures tapantes, Mickaël Thébaut entre en studio pour son premier flash. Trois minutes d’info préparées en solo à l’étage supérieur. Place ensuite à la rediffusion de « 2000 ans d’histoire ». Les invités quittent les lieux, et les techniciens s’éclipsent, pour une courte sieste. Serge Levaillant en profite pour peaufiner son « texte », une tranche d’écriture qu’il s’offre chaque nuit, entre 2h30 et 3h. « C’est l’avantage de la nuit, explique Serge Gandon. On est totalement libre de dire et faire ce qu’on veut. » Pas question pour lui de revenir à des horaires « normaux ». « Le prime-time, c’est la gloire. Mais la nuit, c’est le seul moment où j’ai vraiment l’impression de « faire de la radio ». Montage d’émissions, assemblage de sons, direct… On fait tout. Tranquillement. ».
Trois heures, les journalistes de la matinale arrivent à la rédaction. L’ambiance reste feutrée. Au studio 61, le réalisateur de « Sous les étoiles exactement » lance l’enregistrement d’une interview de Jean-Louis Trintignant, réalisée dans l’après midi. « La nuit, précise-t-il, c’est aussi le moment de la rencontre. Tout va plus lentement. On a le temps de discuter avec les gens. »
Quatre heures. C’est l’heure de la rediffusion de « Sur la route », l’émission musicale de Laurent Lavige. Au septième étage, c’est surtout l’heure de la conférence de rédaction, pour préparer les journaux du matin. Sous la houlette de Patrick Cohen, rédacteur en chef, les journalistes font le point. Et en une heure, les couloirs de France Inter s’animent peu à peu. Les deux Serge quittent le navire. Il ne fait pas encore jour, mais sur les ondes, déjà, la nuit s’est évanouie.
Tiphaine Réto, © Le Monde – Publié le 02/07/2008
