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Au Rwanda, les rescapés du génocide ont la parole pour sortir de l’isolement

Samedi, décembre 1st, 2007

Entre avril et juillet 94, 800 000 Tutsis et Hutus modérés ont été massacrés lors du génocide rwandais. Treize ans après, ce petit pays d’Afrique centrale tente de se relever… La politique de réconciliation entamée par le gouvernement pose les conditions d’une vie commune entre « bourreaux » et « victimes ». Au cœur de ce processus de réconciliation, les juridictions gacacas libèrent jour après jour d’anciens génocidaires. Pour les rescapés, ce processus est parfois difficile à accepter.

Le futur local est en travaux sur les hauteurs de la colline. Mais c’est encore à l’ombre des eucalyptus que le petit groupe se retrouve. Pas de juridiction gacaca aujourd’hui. Et pas de groupe de parole non plus. Ils sont pourtant quelques uns à s’être déplacés jusqu’à la clairière de Gatonde. Ici tous les prétextes sont bons pour se retrouver et discuter. Agnès, 76 ans, Vincent, 38 ans, Astérie, 66 ans… Tous sont rescapés du génocide, qui, d’avril à juillet 1994, a fait plus de 800 000 victimes au Rwanda. Et tous bénéficient, depuis neuf mois, d’un groupe de soutien thérapeutique. Une initiative mise en place dans le cadre d’un partenariat entre Médecins du Monde et Ibuka, association rwandaise d’aide aux rescapes du génocide.

« La mise en place des juridictions gacacas pour juger les génocidaires a réveillé les traumatismes des rescapés, explique Amélie Schafer, thérapeute et consultante pour MdM. Treize ans après les massacres, ils doivent vivre les récits des massacres pour connaître la vérité sur la mort de leurs proches. » Des récits douloureux que les rescapés, pour la plupart, subissent seuls, sans famille ou amis pour les soutenir.

« Peu de temps après le début des gacacas, explique Jean-Michel Iyamuremye, infirmiers en chef de l’hôpital psychiatrique Ndera, à Kigali, nous avons observé une augmentation de 14 % des consultations. » Dépressions, alcoolisme, maladies somatiques et crises de traumatisme… Alors que le Rwanda ouvrait plus de 11 000 tribunaux pour juger près de 850 000 dossiers de génocidaires et libérés près de 36 000 personnes accusés de crimes, les rescapés restaient seuls avec leurs souvenirs et leurs angoisses. C’est de ce constat qu’est née le partenariat entre MdM et Ibuka pour une mission de soutien à la santé mentale.

Depuis novembre 2006, six groupes thérapeutiques se sont montés dans trois provinces du pays. « Chaque groupe est constitué d’un psychologue, de deux conseillers en traumatisme, de deux animatrices psychosociales et d’un parajuriste, qui essaie, lui, de régler les problèmes dus aux législations des gacacas, détaille Adélite Mukamana, coordinatrice de la mission pour Ibuka. Normalement, on fait en sorte que ces cellules de soutien se tiennent juste après la journée de juridiction. C’est là que les rescapés sont les plus vulnérables. »

Sophie Musabeyezu est psychologue sur les sites de Muhoza et de Busogo, au nord du pays. Chaque semaine, entre 20 et 35 personnes viennent participer à chacun de ses groupes thérapeutiques. « C’est pour eux, l’endroit et le moment de déposer leur fardeau. Ensemble, ils échangent et discutent. Ils s’écoutent et s’épaulent. » Peu à peu, les rescapés sortent de l’isolement de leurs collines et de leurs souffrances. « C’est important, reprend Sophie, de se retrouver avec des gens qui vivent les mêmes choses que vous. Tous affirment se sentir ensuite plus forts pour continuer à affronter les récits des supposés génocidaires lors des gacacas. »

A Gatonde, c’est Martin Nshimyumukiza, conseiller en traumatisme, qui se réjouit des progrès de son groupe : « Certains n’avaient même plus la force de sortir de chez eux. Aujourd’hui, grâce au soutien thérapeutique, ils retrouvent du travail ou reprennent les cultures dans les champs. Ils sentent à nouveau le goût de vivre. »

Malgré ces signes encourageants, conseillers et psychologues reconnaissent se sentir parfois dépassés. « Le protocole gacaca doit se terminer à la fin de l’année, explique Adélite. Le rythme des juridictions s’est donc accéléré de manière considérable et il n’est pas rare que deux sièges se tiennent en même temps. » A Ruhengeri, Sophie est obligée de choisir une semaine sur deux, le siège de la juridiction où elle pourra tenir un groupe thérapeutique. « Cela nous empêche d’avoir un vrai suivi, admet-elle. Et nous passons parfois à côté de certains problèmes la semaine de notre absence. »

La mission exploratoire touche à sa fin, mais déjà tous souhaitent poursuivre l’expérience. « De nombreux génocidaires sont libérés à travers le pays, conclut Adélite. C’est maintenant que les rescapés vont avoir besoin d’aide. Pour les aider à vivre aux côtés de leurs bourreaux. »

Tiphaine RETO © Journal de Médecins du Monde

ECLAIRAGES…


Astérie Mukaziga

66 ans, a perdu toute sa famille lors du génocide de 1994.

Assiste au gacaca pour pouvoir retrouver les os de son frère.

« Lors des gacacas, les bourreaux racontent dans les détails comment ils ont violé, torturé, tué et abandonné leur victime sur la terre nue. Ce n’est que tristesse et douleur à écouter. Avant les groupes thérapeutiques, je revenais de la juridiction toujours plus seule et plus triste. Je me sentais comme du bois sec qui ne sert plus à rien. Parce que je savais que plus personne n’était là pour me soutenir dans ma peine. Mais aujourd’hui, grâce au groupe thérapeutique, je sais que j’ai un endroit où parler, où être écoutée, où partager ma tristesse. Où me sentir considérée dans ma douleur. »

Marie-Odile Godard

Psychologue, psychanaliste, consultante pour la mission Mdm-Ibuka

Comment se manifeste la crise traumatique ?

La « crise » est une expression sans refoulement, sans frein, de la douleur. La personne décroche de la réalité et revit ce qui l’a traumatisé : le dégoût, la solitude, l’angoisse… A travers des cris, des pleurs, elle hurle tout ce qu’elle a à l’intérieur et qu’elle n’arrivait pas à exprimer. En public, elles peuvent être, en quelque sorte, contagieuses. Il arrive, par exemple, que toute une classe dans une école entre en crise en même temps. Ce sont d’ailleurs de plus en plus de jeunes qui sont frappés par ces crises.

Ces crises existaient-elles avant le génocide ?

Non. Mais elles se sont multipliées avec les gacacas. La crise n’est absolument pas culturelle au Rwanda. Ici, on dit que « les larmes de l’homme coulent à l’intérieur. ». La douleur est quelque chose d’intime.

Pourtant, depuis 1994, les Rwandais parlent beaucoup du génocide, et donc de la douleur…

Nulle part ailleurs, en effet, on a fait parler les gens comme ça de ce qu’ils ont vécu. Juste après la Shoah, par exemple, les rescapés des camps étaient pris pour des fous s’ils racontaient ce qu’ils avaient vécu. Ici, dès la première commémoration, on a vu de longues processions devant les charniers. Et à chaque fois, un témoin rescapé racontait son histoire. La parole était là. Mais elle ne réglait rien.

Dans ce cas, comment la parole peut-elle « régler » quelque chose ?

La parole seule n’aide pas à aller mieux. Après avoir témoigné, après avoir revécu par les mots ce à quoi ils ont échappés, les rescapés doivent retourner à leur vie, comme si de rien n’était. Alors à quoi bon ? Pour que la parole aide à aller mieux, il faut que quelqu’un entende et contienne ses affects. C’est à ça que servent les groupes thérapeutiques. A élaborer une parole qui soulage.


Dieudonné Kayitare

Responsable du secteur Justice de l’association Ibuka

Qu’est ce qu’une juridiction gacaca ?

Les gacaca sont les juridictions traditionnelles du Rwanda. Autrefois, elles permettaient de régler à l’amiable un conflit de voisinage ou familial. Elles ont été réhabilitées en 2001 pour accélérer le jugement des milliers de supposés génocidaires, en attente de procès dans des prisons surchargées. Après les 646 juridictions pilotes, les gacacas se sont étendues à tout le pays, depuis juin 2005. Plus de 400 000 dossiers ont déjà été traités… Mais il en reste encore 450 000 à juger avant la fin du processus, en décembre de cette année.

Comment se passe une gacaca ?

Aujourd’hui, les gacacas sont encadrées par beaucoup de lois et de règles. La « victime » et le « bourreau » sont en face d’un jury de sept « juges intègres ». Chacun apporte son témoignage. Ils doivent restés totalement neutres et impassibles dans leurs paroles, sinon, le procès est interrompu. Chacun peut aussi être interrogé par n’importe qui dans l’assistance. Lorsque le bourreau fait des aveux et demande pardon, la peine maximale est de 15 ans de prison. Dans le cas contraire, la peine maximale est de 30 ans de prison. Mais dans beaucoup de cas, la sentance est ramenée à des travaux d’intérêts généraux.

A quoi servent ces juridictions ?

Elles ont trois objectifs… Elles servent d’abord une justice restauratrice, qui permet de ne pas laisser tous les bourreaux en prison. Ce qui serait impossible, car trop coûteux. C’est aussi une justice de réconciliation. Dans le cadre de la politique d’union lancée par le gouvernement, les gacaca permettent la réhabilitation des bourreaux sans laisser les crimes impunis. Enfin, c’est une justice-vérité. Pour les rescapés, les aveux entendus lors des gacacas permettent de retrouver leurs morts et de les enterrer dignement. D’entamer, enfin, le travail de deuil. Du moins, dans le meilleur des cas…

Comment ça « dans le meilleur des cas » ?

Les gacacas sont plus politiques que juridiques. On veut absolument accélérer le processus de réconciliation. Aussi, beaucoup de personnes sont jugées sans tenir compte des informations fournies sur leur compte. Quant à l’aveu, il n’est pas rare qu’il soit faussé… Certains rescapés sont promenés de procès en procès, d’aveux en aveux, sans jamais connaître l’exacte vérité sur la mort de leur proche. D’autres sont aussi intimidés lors des juridictions. Pour éviter cela, nous avons d’ailleurs réussi à faire en sorte que des caméras vidéo soient installées dans les juridictions.

Les gacacas sont-elles plutôt un échec dans le jugement des génocidaires ?

C’était la seule solution collective qui pouvait être mise pour répondre aux besoins juridiques. Mais il ne faut jamais mélanger réconciliation et justice. On est peut être aller trop vite. Il faut d’abord la justice. Ensuite, seulement, on peut commencer à reconstruire.

Le sourire retrouvé des rescapés du génocide

Lundi, novembre 19th, 2007

Malgré les traumatismes, les rescapés du Rwanda peuvent maintenant étudier et se résinsérer. Psychothérapeute à Ancenis (Loire Atlantique), Amélie Schafer a créé, sur les terres de sa famille, une association pour recréer des liens de solidarité entre rescapés du génocide de 1994.

RWAMAGANA (de notre envoyée spéciale). – Aujourd’hui, c’est jour de rentrée au centre de formation Subiriseke. Les bâtiments de briques claires chauffent déjà au soleil de ce début de matinée. Sous les toits de tôle, on reprend doucement le rythme des formations. Dans l’atelier, les copeaux de bois blancs commencent à s’accumuler dans la pénombre. Sept jeunes, âgés de 15 à 20 ans, manient scie et rabot avec attention. Amélie Schafer s’amuse : « Tout le monde n’est pas là, parce qu’ici, les jours de reprise, c’est grand ménage… Certains préfèrent éviter ça. » Elle continue la visite. « De l’autre côté de la cour, c’est la classe de couture avec 23 élèves. C’est moins que les années passées : les frais de fonctionnement sont trop difficiles à assumer. »

Amélie Schafer, 46 ans, est psychothérapeute à Ancenis (Loire-Atlantique) depuis bientôt sept ans. Mais c’est sur les collines de Rwamagana – une petite ville à l’est de Kigali – qu’elle est née et a grandi. « La maison, juste là, c’est celle de ma famille. » Au pied de la bâtisse, quelques tombes cernées de fleurs. L’association Subiriseke a été fondée en 1995. Au lendemain du génocide. Absente du Rwanda à cette époque, elle y est revenue pour aider les siens. « Le but était surtout d’offrir un soutien moral en permettant aux veuves et aux orphelins de sortir de la solitude et de se retrouver pour des activités communes. »

Redevenir des êtres humains

Une vieille femme au visage creusé de rides vient saluer la fille du pays. Elle se souvient de ce commencement : « On se retrouvait toutes dans le champ et on pleurait. On pleurait et on se lamentait, jusqu’à ce que des rires reviennent au milieu des larmes. Et qu’on se sente redevenir des êtres humains. » C’est le sens et l’essence de l’association. « Subiriseke, explique Amélie. En kinyarwanda, cela signifie « retrouve le sourire. »

Le sourire et l’énergie. Aujourd’hui, l’association s’est consolidée et agrandie. En 2004, le centre de formation et d’accompagnement de Subiriseke ouvrait ses portes. Vannerie, menuiserie, couture… Alors que les rescapés du génocide restent les plus frappés par le chômage dans un pays qui ne les attend plus pour se reconstruire, l’association tente de jouer la carte de la professionnalisation.

C’est ce qu’attendait Clarisse pour retrouver le goût de la vie. À 26 ans, la jeune femme ne doute pas d’avoir, enfin, le droit à un avenir. « J’avais fini mes études primaires avant les événements, raconte-t-elle. Ensuite, je suis restée chez moi, sans rien faire. Je ne savais pas que je pouvais encore apprendre un métier. » Et bien plus. « Ici, on oublie le passé. On arrive à parler et à rire avec les autres. On se sent moins seuls parce qu’on partage les mêmes douleurs. Ici, on devient comme tout le monde. »

Difficultés sociales et financières

Comme tout le monde ou presque. Le centre s’est mis au diapason de la politique de réconciliation nationale engagée par le gouvernement rwandais. Les formations sont ouvertes à tous les orphelins de la région, y compris aux enfants de génocidaires. « Mais on voit bien que les rescapés sont un peu à part, observe Sylvine, secrétaire comptable de l’association. Ce sont des jeunes plus tristes, plus renfermés. Avec des problèmes plus complexes. »

Au traumatisme psychologique s’ajoutent presque toujours les difficultés sociales et financières. En milieu d’année, Jocelyne avait arrêté de marcher 20 km par jour pour venir suivre ses cours de couture.

Comme pour tous les rescapés, les frais de scolarité de 5 000 francs rwandais (7 euros) lui sont payés par l’association. Mais impossible pour elle de trouver l’argent nécessaire à l’achat de son uniforme bleu. En puisant dans ses réserves, Subiriseke lui a fourni la chemise obligatoire. « Au Rwanda, la tradition veut qu’en cas de problèmes financiers, on puisse demander de l’aide à un proche, raconte Amélie Schafer. Mais, pour ces jeunes, il n’y a plus ni parents ni famille pour les soutenir matériellement. »

L’association pallie souvent le déficit. « Pour chaque élève, la formation coûte entre 50 000 et 65 000 francs rwandais, calcule Jean Bosco, le trésorier de l’association. Entre 70 et 90 euros. Plus qu’un salaire moyen, ici. » Malgré la vente des réalisations des étudiants sur les marchés de la région, l’association doit se contenter du minimum pour ses formations. Pas de machines pour la menuiserie. Pas d’électricité non plus, pour les faire fonctionner. « Dès le départ, nous ne voulions pas nous focaliser sur l’argent mais sur le lien humain, reprend Amélie. Quand on a créé un lien solide, on peut chercher une aide matérielle. »

C’est en France que cette quête financière se fait. « J’ai créé une seconde branche de l’association, dans mon autre ville, à Ancenis, poursuit Amélie. Histoire de faire connaître notre travail là-bas. Histoire, aussi, de faire en sorte que notre histoire ne s’oublie pas. »

Tiphaine RÉTO © Ouest France

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