Posts Tagged ‘France Inter’

Le rendez-vous des globe-trotters

Lundi, octobre 13th, 2008

L’émission quotidienne « Allô la planète », présentée par Eric Lange, permet aux auditeurs de France Inter éparpillés dans le monde entier de s’organiser en réseau d’amitié et d’entraide.

« Café du commerce ? » L’expression ne plaît guère à Eric Lange. « Disons plutôt que c’est un grand dîner de famille. Une famille éparpillée aux quatre coins de la planète et qui se retrouve chaque soir pour parler du monde comme il va. » Le présentateur de France Inter n’en est pas peu fier : avec « Allô la Planète, » diffusé du lundi au vendredi, de 23 h à 1h du matin, il pense avoir créé « la première émission mondiale de proximité ».

Depuis deux ans, ce programme réunit les auditeurs de la planète Inter. De Pékin à Moscou, de Vierzon à New-York, « des personnes très loin géographiquement utilisent un ton finalement très intime pour se parler. » Débat d’idées sur le développement économique en Russie, récit de vie en Bolivie ou périple en moto au Kazakhstan… Les sujets se succèdent sur les ondes et se prolongent sur la toile. « C’est le développement d’internet qui permet le fonctionnement de cette émission, reconnaît le producteur. Les commentaires déposés sur le site ou les discussions sur le forum tournent à bloc. »

Des rendez-vous donnés dans un bistrot de Belgique, des conseils d’installation en Allemagne, des amitiés tissées entre deux bouts du monde : avec « Allô la planète », les exilés, expatriés, globe-trotteurs et rêveurs de tous bords se sont créés un pays bien à eux. « Des histoires, il s’en est passées plein dans les coulisses de l’émission, sourit Éric Lange. En particulier grâce aux « bouteilles à la mer », ce système d’entraide qui s’est rapidement mis en place. » Et d’évoquer, en vrac, le doudou oublié dans un hôtel de Prague par une jeune auditrice et récupéré par une étudiante en Erasmus ou le visa obtenu in extremis pour Séverin, l’historien ivoirien qui risquait de rater un congrès important à Nantes. « Une de nos plus belles sagas, c’est ce gars qui avait rencontré une Colombienne sur internet. Il nous a appelés pour nous parler de son envie de la rejoindre. Mais il hésitait encore… »

Quelques messages d’encouragement sur le site, des conseils laissés en direct, une promesse (tenue) de résidents en Colombie de venir chercher le jeune homme à l’aéroport de Bogota… « Il nous a rappelé quelques temps plus tard : il sortait de l’église. La photo du mariage est sur le site de l’émission. » Mais au delà du recueil de belles histoires, « Allô la planète » se veut surtout être une passerelle entre les énergies. « Le problème de la libre antenne, c’est que les gens appellent pour parler d’eux. Résultat : ça tourne vite en rond, analyse Aneka, assistante de l’émission. Mais les gens qui voyagent ne parlent pas d’eux, ils parlent de ce qu’ils font. »

Les projets humanitaires, écologiques ou culturels fleurissent ainsi sur le terreau de l’émission. « Quand on voit ce que les gens sont capables de faire, on a parfois envie de leur donner un coup de pouce, concède Éric Lange. Mais notre métier est avant tout de les aider à raconter au mieux ce qu’ils vivent pour que d’autres continuent de leur prêter main forte. »

Tiphaine Réto, © Le Monde – Publié le 12-13 octobre 2008

Ondes de nuit sur France Inter

Lundi, avril 28th, 2008
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La radio généraliste de service public est une des seules à poursuivre le direct la nuit. Un parti pris pour prendre le temps de la liberté et de la confidence.

Minuit quarante-cinq, sur les bords de Seine. « Allô la planète », l’émission interactive et internationale d’Eric Lange, s’achève entre Shanghaï et Hanoï. Là-bas, le jour naît. Ici, c’est la nuit. Dans les couloirs de France Inter, les bureaux se sont vidés depuis longtemps, mais on y décèle encore de l’activité. Car Inter est une des seules stations à proposer des programmes en direct d’un bord à l’autre du jour. De une heure à cinq heures, la nuit durant, deux Serge prennent les rênes de « Sous les étoiles exactement » : au micro, Serge Levaillant ; aux manettes, Serge Gandon, son réalisateur.

En studio, la lumière tamisée rappelle l’heure avancée, mais l’énergie du direct reste tangible. Une obligation, pour le producteur de l’émission. « Les gens qui écoutent n’ont pas envie qu’on leur rappelle qu’ils ne dorment pas, explique Serge Levaillant. D’autant qu’aujourd’hui, parler d’une émission « de nuit », ça ne veut plus rien dire. » Il réajuste ses lunettes sur le dessus de son crâne. « Quand j’ai commencé, je parlais pour les boulangers et les éboueurs. Aujourd’hui, il y a plus de 400 métiers de nuit. Sans compter Internet, qui permet à des familles de nous écouter en déjeunant, aux Etats-Unis. » Impossible, en fait, de connaître la part d’audience des émissions de nuit, puisque Médiamétrie arrête ses baromètres entre minuit et cinq heures. « On estime nos auditeurs à quelques dizaines de milliers sur cette tranche horaire, avance Frédéric Schlesinger, directeur de France Inter. Mais à cette heure-là, la part d’audience importe peu. »

Il est 1h30 et le chanteur Louis entame quelques morceaux live. Chaque année, près de 650 artistes défilent dans le studio pour la première heure de l’émission. « C’est important d’avoir toujours du direct sur les ondes, affirme Serge Gandon. Cette présence est aussi la mission du service public. » Une mission revendiquée par la direction. « Etre-là la nuit fait partie de l’histoire de France Inter, rappelle Frédéric Schlesinger. Ca fait plus d’une décennie que « Sous les étoiles exactement » est installée sur les ondes, et il n’est pas question de changer. »

A deux heures tapantes, Mickaël Thébaut entre en studio pour son premier flash. Trois minutes d’info préparées en solo à l’étage supérieur. Place ensuite à la rediffusion de « 2000 ans d’histoire ». Les invités quittent les lieux, et les techniciens s’éclipsent, pour une courte sieste. Serge Levaillant en profite pour peaufiner son « texte », une tranche d’écriture qu’il s’offre chaque nuit, entre 2h30 et 3h. « C’est l’avantage de la nuit, explique Serge Gandon. On est totalement libre de dire et faire ce qu’on veut. » Pas question pour lui de revenir à des horaires « normaux ». « Le prime-time, c’est la gloire. Mais la nuit, c’est le seul moment où j’ai vraiment l’impression de « faire de la radio ». Montage d’émissions, assemblage de sons, direct… On fait tout. Tranquillement. ».

Trois heures, les journalistes de la matinale arrivent à la rédaction. L’ambiance reste feutrée. Au studio 61, le réalisateur de « Sous les étoiles exactement » lance l’enregistrement d’une interview de Jean-Louis Trintignant, réalisée dans l’après midi. « La nuit, précise-t-il, c’est aussi le moment de la rencontre. Tout va plus lentement. On a le temps de discuter avec les gens. »

Quatre heures. C’est l’heure de la rediffusion de « Sur la route », l’émission musicale de Laurent Lavige. Au septième étage, c’est surtout l’heure de la conférence de rédaction, pour préparer les journaux du matin. Sous la houlette de Patrick Cohen, rédacteur en chef, les journalistes font le point. Et en une heure, les couloirs de France Inter s’animent peu à peu. Les deux Serge quittent le navire. Il ne fait pas encore jour, mais sur les ondes, déjà, la nuit s’est évanouie.

Tiphaine Réto, © Le Monde – Publié le 02/07/2008

« Faire de la radio la nuit, c’est une vraie profession de foi »

Lundi, avril 28th, 2008

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Auteur, animateur, homme de radio, découvreur de talents… Serge Levaillant ne sait plus se décrire lui-même. « Gardien de nuit », avance-t-il, avant de se raviser. Car la nuit, il ne la garde pas. Il la partage.

Cet amoureux de la mer, ancien officier de la marine marchande, guide les noctambules sur les remous de la chanson française. De une heure à cinq heures du matin, de la nuit du mardi au mercredi à la nuit du vendredi au samedi, il assure sans faillir, depuis 1997, la relève des ondes dans « Sous les étoiles exactement ». De Bénabar à Jeanne Cherhal, de Grand Corps malade à Renan Luce… Pas un qui ne soit passé par son émission, avant d’être reçu ailleurs. « Je me souviens de Camille. Elle était encore étudiante à Science Po quand je l’ai reçue au micro. Et aujourd’hui, elle a le prix Constantin ! » Sur internet, le profil MySpace de Serge Levaillant fait désormais référence dans le monde de la musique. Son secret ? « Je prends le temps de tout écouter et de tout lire, répète-t-il en montrant d’un geste les étalages de disques rangés sur son bureau. Après… C’est du feeling. »

L’homme dort peu, mais s’en moque. « Faire de la radio la nuit, c’est une vraie profession de foi. » A 49 ans, il ne cesse de s’émerveiller à chaque rencontre, chaque découverte. « Il y a tellement de gens bien ! Mais qui connaît Marcel Kanche ou Les Doigts de l’homme ?… Moi. Et c’est aussi pour eux, pour les faire connaître, que je suis fier de bosser ici ! ».

Et pas question de s’arrêter. « Mon rêve serait de faire une émission qui dure de minuit à six heures ! Avec des jeunes, passionnés par la radio, à qui je laisserais carte blanche. » De quoi assurer le quart pour les nuits à venir.

Tiphaine Réto

Caroline Cartier : les bruits de la vie

Mardi, juillet 5th, 2005

La Société civile des auteurs multimédias (SCAM) récompense habituellement des auteurs pour leur documentaire. Cette année, la commission des œuvres radiophoniques de la SCAM a créé un prix spécial pour saluer l’originalité de l’émission « Cartier libre » que Caroline Cartier propose quotidiennement sur France Inter. La jeune lauréate recevra ce prix le 21 juin, des mains d’un jury composé d’auteurs.

Chocs des tasses de café et discussions de comptoir. Petit bistrot de quartier. De Cartier. Jeans, basket, sweater à capuche orange… Quand Caroline arrive, elle a encore les marques du sommeil sur la joue. « C’est la sonnerie de l’école qui a réussi à me réveiller. » Les bruits, les sons, c’est ce qui pourrait rythmer la vie de Caroline Cartier. Tous les matins, à 7h53, elle offre trois minutes de reportage brut au milieu de la tranche info de France Inter. « Cartier libre » : trois minutes de discussions, de paroles, de bruits du réel. En réalité, trois minutes de vie. « On ne peut pas vraiment dire que c’est du son brut…» Vrombissement d’une moto au feu rouge. « Du reportage brut, ce sont des moments de vie redonner tels quels. Moi, je fabrique des moments de vie, des moments de vie qu’on aurait aimé vivre. »

Quand Caroline Cartier part travailler, elle ne sait jamais trop ce qu’elle va ramener. Elle ne prépare que la spontanéité. « J’attends qu’il se passe quelque chose. Et parfois, quand il ne se passe rien, c’est déjà quelque chose. » Elle s’assoit près de son interlocuteur et prend patience, micro tendu. « Je ne pose pas de questions… J’attends qu’on me raconte une histoire, son histoire. A la différence avec une journaliste, je privilégie le moment à l’info.» Des heures et des heures d’enregistrement qu’il faut alors, lentement, précautionneusement, « écrire » au montage. « Je choisis, mais j’essaie de ne pas serrer… de ne pas remplir… de ne pas trop couper dans les respirations. Je monte ça comme une partition, en essayant de varier les rythmes. » Rires d’enfants sur le trottoir d’en face. Caroline Cartier n’aime pas parler de son travail. « En fait, je n’analyse jamais. J’ai toujours fait comme ça. C’est venu naturellement : je n’ai jamais posé de commentaires sur mes chroniques. »

Ecouter les gens

Savoir si elle a inventé sa forme… Caroline Cartier n’en sait rien : « Je n’écoute jamais la radio. Ni la musique. » Sonnerie de téléphone. « Quand je suis chez moi, j’ouvre mes fenêtres et j’écoute les bruits des gens. » Elle est arrivée à Radio France « par hasard ». Etudes de maths et d’histoire, formation musicale au jazz… « Je ne peux pas dire que j’ai la vocation du son. J’ai juste eu la chance de croiser des gens qui m’ont mis un Nagra sur l’épaule » Une mère hèle son fils dans la rue. « Mais quand j’arrêterai, ce sera pour de bon. Plus d’enregistrement. Juste mes oreilles. Pour le simple plaisir d’entendre. »

Un homme vient réclamer une cigarette à la table à côté. « Hier, j’ai vu un type qui ramassait des mégots au bord du canal. Il m’a dit qu’il en voulait 40 000. Pour faire un tapis… J’ai pris son numéro de téléphone. Ca peut faire un bon sujet, non ? » Discours de Raffarin, débat sur la Constitution européenne au sein d’Emmaüs, sans papiers achevant une grève de la faim, SDF, pêcheur à la ligne… Les sujets varient au gré des envies de cette chroniqueuse du réel. Seul credo : donner la parole à ceux qui ne l’ont pas. « Je suis totalement libre ! J’appelle le soir pour annoncer le sujet du lendemain. C’est tout. »

Elle reconnaît pourtant que de travailler pour une tranche info l’aide à privilégier la question d’angle. Mais reste modeste quant à son apport journalistique : « Mes trois minutes donnent peut-être à réfléchir, mais ce n’est pas une info, c’est un regard sur l’info. » Sonnette de vélo au passage piéton. Et exclamation de Caroline : « J’ai trouvé la différence avec le reportage ! Si quelqu’un dit : « je suis triste », ce n’est pas un son, c’est une info. Parce que c’est surligné, c’est joué. Mais si quelqu’un laisse entendre, dans sa voix, dans ses mots, dans ses silences qu’il est triste… C’est du son ! Le son, c’est ce que les gens vivent, pas ce qu’ils disent vivre. »

Silence. Quand Caroline Cartier parle, elle laisse de longs silences. Des silences où l’on entend le bruit de la vie.

Tiphaine RETO © Le Monde