Ignorés et sous-payés par les entreprises qui recrutent bien souvent via réseaux d’anciens, les littéraires possèdent cependant un atout indéniable : leur capacité de rebond. Bûcheurs par essence, ils cumulent de nombreuses qualités : capacité de concentration, esprit de synthèse, rigueur… ce qui décuple leur faculté d’adaptation. Tout n’est pas rose pour autant et nombreux sont ceux qui galèrent pour travailler en dehors de l’enseignement. Toutefois, certains y parviennent. Et ne changeraient rien à leur parcours.
Littéraire et cadre : où est le problème ?
Décriées, les Lettres modernes, malmenées, les Sciences humaines, remisées, les études de psycho, de socio et de philo… Il ne fait pas toujours bon être « littéraire » sur les rivages de l’emploi. Pourtant, il n’est plus si rare d’en croiser à tous les niveaux de l’entreprise.
« Tu veux devenir prof, toi ? » Cette question, Chloé n’ose même pas compter combien de fois elle l’a entendue au début de ses études. Diplômée d’un ancien bac A1 (math-littérature), passée par hypokhâgne et khâgne, cette « tronche » a galéré quelques années avant de décrocher son premier contrat. Car, non, elle ne voulait pas devenir prof.
Rigueur et adaptabilité
Elle travaille aujourd’hui dans une grande entreprise bancaire, en tant que responsable marketing. Et ne regrette rien de son parcours. « Mon cursus, aussi atypique soit-il, m’a apporté bien plus qu’une formation linéaire au marketing. Une bonne orthographe, certes, une bonne culture générale, évidemment, mais également une rigueur et une adaptabilité qui font aujourd’hui ma force sur le marché du travail. »
Stratégies personnelles d’emploi
Comme Chloé, bon nombre de « littéraires », autrefois « condamnés » aux concours de l’enseignement ou de la fonction publique, trouvent désormais leur place dans toutes les strates de l’entreprise. « Les jeunes qui suivent ce type d’études sont conscients du fait qu’elles n’ont pas une finalité immédiate, explique Christian Darantière, de l’Association pour faciliter l’insertion professionnelle des jeunes diplômés (AFIJ). Ils mettent donc très vite en place des stratégies personnelles d’emploi. »
Opération Phénix
La première d’entre elle : la formation complémentaire professionnalisante. « Nombreux sont ceux qui reprennent une formation courte pour obtenir le petit plus de compétences techniques nécessaires à l’entreprise », poursuit Christian Darantière. C’est aussi ce que propose la très médiatique opération Phénix.
La diversité des profils, une richesse d’entreprise
Depuis 2007, cette initiative engagée par la société PricewaterhouseCoopers a permis à 70 étudiants de master de recherche en Littérature, Histoire, Géographie ou Philosophie (entre autres !) de décrocher des CDI à des postes de gestionnaires de grandes entreprises. « L’intention initiale de cette action, décrypte Jean-François Lochet, correspondant de l’opération Phénix à Paris I, était de copier le modèle anglo-saxon qui fait de la diversité des profils une richesse dans la société. » Et de rappeler aux responsables de ressources humaines que les capacités d’analyse développées par les « Humanités » peuvent être un plus pour le développement de stratégies d’entreprise.
La valeur diplôme
« Mais il ne faut pas croire que nos étudiants ont attendu ce type d’actions pour investir le monde entrepreneurial, reprend Jean-François Lochet. Cette idée de fabrique à chômeurs qu’est l’université est fausse et non-justifiée. » En France, la valeur diplôme reste la meilleure clé pour ouvrir les portes de l’emploi. Et plus le niveau d’études est élevé, moins la précarité est grande : les titulaires d’un bac + 5 seraient quatre fois plus nombreux à décrocher un poste de cadre dans les trois ans qui suivent leur sortie d’études que les bac + 3.
Précarité plus longue
C’est ce que révèle l’observation de la génération des diplômés de 2004 établie par le Centre d’études et de recherche sur les qualifications (Cereq). Cependant, toujours d’après le Cereq, ces conditions d’insertion restent très variables pour les littéraires. 13 % de ceux issus des filières Lettres et Sciences humaines sont encore au chômage trois ans après leur sortie d’études. Ils ne sont que 5 % pour les licenciés de Maths, Sciences et techniques.
Premiers touchés en temps de crise
« Et en temps de crise, annonce Christian Darantière, ce sont eux qui vont le plus souffrir, car les entreprises ont du mal à embaucher des gens qui n’ont pas une rentabilité immédiate. » Pour ce responsable de l’Afij, la grosse lacune des filières littéraires, c’est qu’elles ne proposent que rarement des stages en entreprise. « Ils manquent donc aux étudiants un certain nombre de mécanismes pour comprendre le fonctionnement de l’entreprise. »
Jobs alimentaires
Un jugement modéré par Jean-François Lochet, de Paris I : « 86 % des étudiants occupent ou ont occupé un emploi pendant leur cursus universitaire. Ils savent ce qu’est le monde du travail. » Reste que ces emplois ne sont souvent que des jobs alimentaires, difficiles à faire valoir sur un cv pour candidater à un poste de cadre.
Tiphaine Réto © Cadremploi.fr – Publié le 22.01.09
Webmaster après une maîtrise d’Histoire contemporaine
C’est par passion que Benoît Graisset-Recco a toujours fait ses choix et ses orientations. Par passion et grâce à une grande force de travail acquise pendant ses études. Après un bac scientifique et une maîtrise d’histoire, Benoît Graisset-Recco est aujourd’hui, à 37 ans, un webmaster aguerri.
Il a du mal à se souvenir de tous les détails de son parcours universitaire. Mais Benoît Graisset-Recco se rappelle très bien qu’il a toujours fait ses choix par passion. « Après un bac scientifique, j’ai suivi mon goût personnel pour l’histoire et je me suis inscrit à Paris I-Sorbonne. » A l’époque, l’étudiant n’a pas encore de projet professionnel défini. « Je me suis inscrit au Capes pour devenir prof, mais c’était sans trop avoir réfléchi à la question. »
Des débuts en indépendant
C’est pourtant cette année de préparation aux concours de l’enseignement qui lui sera décisive. « Au cours de l’année, j’ai commencé à m’intéresser à internet. Très vite, j’ai trouvé ça passionnant ! » A peine son cursus terminé, Benoît s’installe en tant que webmaster indépendant. Associé à deux amis, il crée des sites web au moment où la demande est de plus en plus forte. Le bon filon pour s’introduire dans un milieu quand on n’a pas le profil…
« Je restais potasser jusqu’à minuit »
« Après deux ans en tant qu’indépendant, je me suis suis dit que j’avais les bases pour postuler dans une entreprise. » Il devient alors administrateur informatique du réseau national des Auberges de jeunesse. « C’est là que, pendant quatre ans, je me suis réellement formé. Après ma journée de travail, je restais potasser jusqu’à minuit pour vraiment progresser dans ce que je faisais. »
Enseignant dans une école d’informatique
Les progrès sont rapides et le jeune autodidacte devient enseignant à l’Hétic, une école supérieure d’informatique et de multimédia. « Ca a duré deux ans. J’étais également administrateur de leurs systèmes informatiques… Avant de changer à nouveau d’employeur. » Depuis quatre ans, désormais, il a gagné ses galons de chef de projet chez Anakrys, petite SSII spécialisée dans la création de sites internet.
Des qualités qui deviennent des atouts
« Si mon parcours étonne les gens, confesse Benoît, je ne pense pas qu’il les dérange. Une fois qu’ils sont rassurés sur mes compétences en informatique, ils l’oublient très vite. »
Lui, à l’inverse, n’oublie pas ses acquis. « Je ne peux pas dire que le contenu de mes cours d’histoire me soit encore utile aujourd’hui. Mais les qualités qu’on doit mettre en œuvre en tant qu’étudiant dans des filières littéraires deviennent de vrais atouts dans le monde du travail. »
Rigueur, autonomie, esprit de synthèse, aptitude à bâtir un plan de dissertation comme un plan de travail… « Pour moi, rien de ce que j’ai fait aujourd’hui n’aurait été réalisable sans ces réflexes acquis au cours de mes études ! »
Tiphaine Réto © Cadremploi.fr – Publié le 22.01.09
« Avec mon master en psychopathologie, je suis aujourd’hui consultant international RH »
A 23 ans, Maxime-Louis Régis parcourt la planète pour recruter les salariés d’un grand groupe oléoduc. Il se destinait pourtant à devenir psychologue clinicien. Un changement de cap engagé pour éviter la précarité. Et pour élargir ses horizons.
Son rêve à lui, c’était de travailler auprès de malades mentaux. Sa réalité : voyager aux quatre coins de la planète pour recruter du personnel pour un grand groupe oléoduc. « Dès le début de mes études, je me suis spécialisé en pédo-psychiatrie et gériatrie, explique Maxime-Louis. Mais pour financer la fac, j’ai trouvé un job dans une grande entreprise. »
Un Master et de l’expérience
En fait de petit boulot d’étudiant, le jeune homme commence à travailler dans les ressources humaines d’un grand groupe de conseils en management et services informatiques. De CDD en CDD, il finit par y être embauché en CDI, trois jours par semaine… et par prendre de plus en plus de responsabilités. « A la fin de mes études, j’avais donc un Master en psychopathologie de l’enfance et trois d’expériences dans les RH… Pour trouver rapidement un travail, le choix a été vite fait. »
Un jour au Congo, l’autre en Iran
A 23 ans, Maxime-Louis est donc aujourd’hui consultant international en ressources humaines dans un groupe comptant près de 30 000 salariés. Le mois dernier, il était au Congo pour élaborer des tests de recrutement et rencontrer près de 120 candidats. Même chose dans quelques semaines au Kazakhstan, puis en Iran. « Si j’étais resté à un poste de clinicien, je serais sans doute encore à temps partiel, payé au lance-pierre, dans une structure de la grande banlieue parisienne… Après cinq ans à galérer dans mes études, je n’avais plus envie de cette précarité. »
Un petit plus sur les collègues
Pour autant, Maxime-Louis ne regrette rien de son cursus : « Mes études me donnent un petit plus sur mes collègues puisque je suis capable de diagnostiquer très facilement un problème chez un candidat. » Une névrose maladive ou une psychose trop prononcée… Les cas sont rares, mais sont tout de suite analysés par ce professionnel. Même chose pour les personnalités de ces collègues. « Je repère tout de suite qui réagit comment dans l’entreprise. Ca me permet de m’adapter très vite dans une équipe. »
Retour en cliniques
Pragmatique, le jeune homme ne doute pas de la plus-value que lui apportera en retour, cette expérience en entreprise. « Je sais qu’il n’est pas évident d’évoluer énormément dans un grand groupe quand on a un profil un peu atypique. Mon souhait serait donc de retourner vers des cliniques psychiatriques. » Qui, elles aussi, ont besoin de spécialistes en ressources humaines.
Tiphaine Réto © Cadremploi.fr – Publié le 22.01.09
Titulaire d’un Deug de Lettres et PDG d’une SSII
Il avait choisi la voie royale pour l’enseignement. A 37 ans, Abdelaziz Sali est aujourd’hui dirigeant de Nouveli, une SSII qu’il a lui-même fondée. « Je voulais devenir prof de français depuis longtemps. Mais un « accident de parcours » m’a fait changer d’avis. » D’avis et d’avenir.
Inscrit à la fac de Lettres de Paris-Tolbiac, Abdelaziz Sali est en deuxième année quand un ami lui propose de le rejoindre dans une drôle d’aventure. « Il venait de créer une boîte d’édition de logiciels de gestion pour les cliniques vétérinaires. Je n’y connaissais rien en clinique vétérinaire et encore moins en informatique. Mais il a réussi à me convaincre que c’était là, l’avenir. »
Tout appris sur le tas
A deux dans cette nouvelle société, Abdelaziz Sali apprend tout sur le tas. « C’était vraiment passionnant de découvrir quelque chose de totalement différent. » En cinq ans, il obtient une expérience suffisante pour rejoindre une SSII parisienne. « Mon parcours atypique les a intéressé. Ma formation de Lettres, notamment, m’a catégorisé dans les services « avant-vente ». On s’est tout de suite dit que mes qualités rédactionnelles pourraient servir pour l’élaboration des discours commerciaux. »
Plus d’efforts pour faire ses preuves
Pas de problème à l’embauche, donc, mais quelques mois pour faire sa place dans cette nouvelle structure : « Au début, on s’adressait à moi comme à un petit jeune. Je pense qu’il a fallut que je fasse encore plus mes preuves pour montrer que, moi aussi, je savais ce qu’était un logiciel. »
Créateur d’entreprise
Devenu « Business consultant », c’est pourtant lui, le littéraire, qui interviendra chez les clients de la société pour les épauler sur les outils informatiques. C’est lui aussi qui, quelques années plus tard, soutenu par son chef, créera son « cabinet d’experts en formation et commercialisation de solutions logicielles ». Nouveli, 53 collaborateurs et 3,5 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2008. Une petite réussite.
Le diplôme est secondaire
Et pas question pour Abdelaziz Sali de revenir sur son parcours. « En plus des qualités rédactionnelles, ma formation littéraire m’a offert une certaine culture. Or, quand vous êtes avec un client, c’est parfois bien de parler d’autres choses que du dernier microprocesseur ! »
Désormais en position de recruteur, il ne se ferme donc à aucun profil. « Le diplôme m’importe peu. D’autant moins, d’ailleurs, que je dois être le moins diplômé de mon entreprise. » Compte avant tout l’engouement d’un candidat et son envie d’apprendre. « Pour moi, un diplôme n’est qu’une carte de visite. Or, une personne est forcément plus intéressante que sa carte de visite. »
Tiphaine Réto © Cadremploi.fr – Publié le 22.01.09