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Les dérives de la rupture conventionnelle

Jeudi, mai 27th, 2010

Elle connaît un succès grandissant. Près de 300 000 ruptures conventionnelles auraient déjà été signées depuis 2008. Pratique pour les salariés mal dans leur travail, le système de ce départ à l’amiable cache pourtant des failles… et de graves dérives.

Depuis son lancement en août 2008, la rupture conventionnelle aurait mis fin « à l’amiable » à plus de 280 000 CDI. Un succès qui n’étonne pas Nathan Cassin. « C’est un moyen simple, facile et intelligent de quitter sa boîte », juge le jeune homme. Lui travaillait dans une entreprise du web, mais avait envie de « voir autre chose » sans prendre les risques de la démission. « La rupture conventionnelle m’ouvrait des droits aux allocations chômage. C’est beaucoup plus rassurant pour démarrer dans une nouvelle voie. » Comme le licenciement, la rupture conventionnelle donne droit au versement de 57 % du montant du salaire brut versé sur un maximum de 23 mois. Un matelas qui a permis à Nathan de se lancer sereinement en indépendant.

Des licenciements masqués
«  La rupture conventionnelle a facilité la fluidité du marché du travail, note Yves Nicol, avocat spécialisé en droit du travail au barreau de Lyon. C’était une bonne idée à la base. On a tous connu un salarié démotivé qui n’osait pas démissionner. » Mais  pour le spécialiste du droit « cette rupture du troisième type » a été pervertie par le système. « A mon sens dans 70 % des cas, ce départ « à l’amiable » cache un licenciement déguisé. On convoque une personne, on lui annonce qu’elle va être licenciée, on le laisse mariner et on lui propose, finalement, une rupture conventionnelle. »

Contrôles renforcés
L’avantage est double pour le salarié : il ne subit pas les dommages psychologiques d’un renvoi et peut négocier son indemnité de départ au même titre que pour un licenciement. « Mais c’est surtout intéressant pour l’employeur qui peut alléger sa masse salariale sans mettre en place un plan social et sans avoir à se justifier. » L’avocat n’est pas seul à pointer du doigt cette dérive et la vigilance de la direction du travail s’est accrue sur le sujet.

Une rupture d’à commun accord… surtout pour l’employeur
Reste que pour Yves Nicol, cette rupture n’est « à l’amiable que pour l’employeur » : « On observe aussi la tendance inverse au départ forcé. Votre rupture conventionnelle n’est valable que si votre entreprise est d’accord pour vous laisser partir. » C’est ce qui est arrivée à Géraldine. Salariée depuis trois ans dans un travail qui ne lui plaisait pas, elle a passé et réussi le concours d’infirmière. « Je devais rentrer à l’école en septembre. Mais quand j’ai demandé à mon employeur de signer une rupture conventionnelle, il a refusé parce qu’il ne voulait pas payer d’indemnités. J’ai été obligé de démissionner et de reprendre un petit boulot pendant mes études. » A 36 ans, le coup est dur…

Plus difficile à négocier avec l’ancienneté
« Ce genre de cas arrive plus souvent quand le salarié a beaucoup d’ancienneté dans l’entreprise,  analyse Yves Nicol. Parce qu’il peut négocier sa prime de départ en fonction de son expérience… et l’employeur n’a pas toujours envie de faire un gros chèque pour voir partir un collaborateur dont il a besoin. »

Presque plus de démissions
L’avocat sourit. « La rupture conventionnelle était vraiment une bonne idée, mais personne n’avait voulu anticiper ces dérives. Aujourd’hui, j’en suis persuadée, c’est un système qui va être revu. Ne serait-ce parce que l’Etat ne peut plus l’assumer. » Depuis la mise en place de la rupture conventionnelle, les entreprises françaises n’enregistrent presque plus de démissions. Mais en décembre dernier, 79 % des salariés ayant négocié leur départ à l’amiable était inscrit à Pôle Emploi.

Tiphaine Réto ©Cadremploi.fr

Harcèlement au travail : comment s’en sortir ?

Mercredi, mai 26th, 2010

Il touche de plus en plus de cadres. Pourtant peu de salariés osent s’élever contre le harcèlement moral. Une définition floue et des procédures longues entravent l’envie de s’en sortir. Pourtant, d’autres solutions existent.


Selon une enquête de l’Agence européenne pour la sécurité et la santé au travail, 5 % des travailleurs de l’Union seraient victime de harcèlement moral. Un chiffre bien en-dessous de la réalité aux dires des spécialistes. L’association Harcèlement moral Stop (HMS) compte jusqu’à 11 000 prises de contacts par an de personnes en détresse au travail. « De plus en plus de cadres nous contactent. 30 % sont des seniors », constate Loïc Scoarnec. Et combien restent à se taire ? « A mon sens, un salarié sur mille parle de sa détresse, tous les autres souffrent en silence », estime Alina Paragyios, avocate en droit du travail au barreau de Paris.

Une définition tardive
Peur des représailles, dévalorisation de soi, manque d’écoute des collègues ou de la hiérarchie… les causes du silence sont nombreuses. D’autant que le harcèlement moral n’est défini que depuis 2002 par  le code du travail. Il se manifesterait par « des agissements répétés » amenant à une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte aux droits du salarié, d’altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel.

Des formes variées de harcèlement
Une définition longue, mais pas forcément précise. « Ni la loi, ni la jurisprudence n’indiquent ce que sont ces « agissements » et leurs réelles portées, regrette Alina Paragyios. Or le harcèlement au travail prend souvent des formes variées. » Même avis pour Loïc Scoarnec : « Au début, on l’assimilait à une attitude négative d’une personne vers une autre. Aujourd’hui, on peut s’inquiéter du harcèlement stratégique, opéré par la hiérarchie pour diminuer sa masse salariale, ou du harcèlement institutionnalisé devenu une méthode de management de certaines grandes entreprises. »

Des procédures longues et complexes
Au flou de la définition viennent s’ajouter des procédures complexes. « En pénal, un harceleur risque jusqu’à un an d’emprisonnement et 15 000 euros d’amende, affirme Alice Paragyios. Mais il est souvent nécessaire d’avoir un ou deux témoignages, en plus de preuves matérielles comme les échanges de mails, de courriers ou de SMS. C’est difficile à réunir. »
Même difficulté pour les plaintes au civil. En 2006, les conseils des Prud’hommes ont traité 250 000 dossiers. Seul un quart ont obtenu condamnation. « Les dossiers sont tellement nombreux que s’ils ne sont pas bétonnés, aucun conseiller ne va prendre le temps de les ouvrir, se désole Loïc Scoarnec. Je viens d’en déposer un à Melun… il sera traité en 2012. »

Ecrire au PDG
Pour autant, des solutions existent pour faire entendre son mal-être. Les délégués du personnel, les représentants du CHSCT, la médecine du travail… les intermédiaires sont nombreux pour lancer une enquête en interne. « J’encourage aussi à envoyer un courrier au PDG en expliquant la situation, sans inculper quiconque, sans parler de harcèlement, juste en posant les faits. C’est lui le représentant légal de l’entreprise et c’est lui qui se fera taper sur les doigts en cas de soucis », poursuit Loïc Scoarnec.
Une précaution soutenue par Alina Paragyios : « Si vous voulez ensuite porter plainte, la législation impose aujourd’hui d’avoir prévenu au préalable votre employeur. » Et faites fi des retombées : la loi, pour le coup, vous protège bien. « Le harcèlement au travail est un tueur de l’ombre, reprend Loïc Scoarnec. Il vous atteint professionnellement, socialement, familialement. Il faut demander de l’aide le plus vite possible. »

Tiphaine Réto ©Cadremploi.fr